Chapitre 2 - Transfert
Illustration : vue sur Terra
Grande Salle de Réception.
Un lustre monumental, suspendu au centre d’une rosace aux moulures finement sculptées,
ornait le plafond de la salle immense. Taillé dans l’or blanc le plus pur et incrusté de diamants
prestigieux, il diffusait une lumière immaculée, réputée pour apaiser l’âme la plus éprouvée. Cette
clarté adamantine se mêlait à la lumière bleutée du vaisseau, créant une atmosphère à la fois
numineuse et apaisante.
Les diamants de cette région de l’espace étaient réputés pour leur rayonnement incomparable, si
éblouissant qu’il pouvait ôter définitivement la vue. Nombreux sont ceux qui, partis à leur
recherche, y ont perdu l’esprit. Leur vertu était bien connue : ils avaient le pouvoir d’effacer la peine
et de guérir les blessures les plus profondes de l’âme. Mais leur pureté dépassait le visible. Elle
exposait les desseins profonds, devenant un baume pour le cœur noble, et une malédiction pour
l’esprit avide. Seuls les Maîtres Orfèvres de l’Empire détenaient le secret de leur incandescence, et
pouvaient les tailler sans endommager leur vision. Une légende racontait qu’ils avaient reçu ce
savoir des dragons des Terres Intérieures qui, en sondant leur esprit, y avaient perçu une chose
peu familière : une aspiration simple, dépourvue d’intérêt personnel ou de convoitise.
L’architecture futuriste de la salle se mariait naturellement à un mobilier plus ancien et luxueux.
Des étoffes précieuses, des sièges élégants minutieusement travaillés et des tapis somptueux
agrémentaient l’espace sans jamais rompre son harmonie. Au centre de la salle, un large cercle
ouvert dans le sol, révélait une vue directe sur une planète majestueuse, stable et présente,
occupant l’espace en contrebas : Terra. Des satellites glissaient çà et là dans son atmosphère
suivant avec grâce sa courbe, apportant un mouvement fluide à ce paysage immobile. Leur
trajectoire semblait posée sur une matière invisible, encore plus douce et délicate que l’eau et la
glace. Enveloppée de nuées blanches, elle avait l’air de vivre en douceur, dans une paix éternelle
entourée d’étoiles et baignant dans une mosaïque de bleus aquatiques.
Sous la lueur diffuse, plusieurs sièges demeuraient encore inoccupés au sein de l’assemblée.
Certains des parents siégeant au Conseil tentaient de dissimuler leur chagrin, mais sur leurs
visages se lisait ce mélange de tristesse et de devoir propre aux Hauts Mandataires. D’une porte
aux dimensions dignes des Géants, les couples parentaux s’avançaient progressivement, suivant
un ordre silencieux. Au loin, les capsules descendaient, peu à peu, dans un silence presque
continu, à peine traversé par un léger crépitement de haute fréquence, presque électrique.
De légers murmures parcouraient l’assemblée, chacun échangeant à voix basse quelques paroles
de réconfort. Le Haut Intendant entra finalement dans la pièce accompagné des différents
représentants chargés des transferts. Il s’avança lentement, l’air grave. L’intensité était palpable.
Sans prononcer un mot, il regarda chaque membre de l’Assemblée. Et dans un seul geste calme,
il s’inclina face aux parents, posant sa main droite sur le cœur dans une révérence solennelle.
Malgré sa posture, l’on pouvait mesurer tout le poids que représentait pour lui cet événement
sans précédent. Il releva le buste, le visage serré, et se tourna vers les véhicules de transfert
qui achevaient leur migration. Il prit un instant, le temps que chaque membre puisse se recueillir
en silence, puis il acquiesça d’un mouvement de tête. Tout autour s’arrêta. C’était là le signal
de l’envoi — le dernier moment pour dire au revoir.
Un chant mélancolique s’éleva alors, porté par les voix des parents. Dès les premières notes, la
lumière jaillissant des joyaux s’éveilla, frémissante, parcourant la pièce d'un puissant frisson.
D’une même voix, ils entonnèrent cette liturgie ancienne afin d’accompagner de leur amour
les âmes sur le point de traverser. Le chant monta, dans cette langue séraphique, transportant
en elle toute la vibration des générations passées. Leurs voix s’entremêlaient en harmonies
hautes et angéliques, révélant une mélodie céleste. Chacun retenait du mieux qu’il pouvait ses
larmes, mais l’on voyait les gouttes semblables au cristal de roche, perler le coin des yeux aux
reflets dignes des plus beaux joyaux. Lorsque tout fut scellé, les véhicules de transfert furent
dirigés vers un autre niveau et envoyés un par un à l’extérieur. On n’en distinguait bientôt plus que
des points de lumière, brillant comme les Étoiles du Matin.
Toutes… sauf une.