Chapitre 3 - Descente

Pendant que l’assemblée, plongée dans une mélancolie rêveuse, contemplait la fin de ce mémorable spectacle, une étrange lueur fuligineuse s’était immiscée par l’encadrement de la porte. Cette forme opaque aux contours indéfinis se répandait d’une manière inexpliquée, comme téléguidée, dans ce module hermétique. Sa couleur, évoquant celle du radium, emplissait peu à peu l’enceinte d’un aspect spectral. À son contact, tout se ternissait, laissant dans son sillage un marquage nébuleux. Sa vibration altérait jusqu’à l’atmosphère. À la place de l’encens, trônait un miasme suffocant envahi d’âcreté. Dans son recueillement, le Haut Intendant, perturbé dans sa pensée, se tourna lentement. C’est là qu’il vit la chose étendre son ombre. Mais il n’eut pas le temps d’agir. Une bourrasque impétueuse interrompit brusquement la cérémonie, faisant se balancer le lustre violemment. Tous ses prismes furent brisés dans cet élan, laissant place à l’obscurité. D’un même mouvement l’assemblée recula, parcourue d’effroi. N’ayant plus que pour seule lumière celle de cette émanation, tous se dirigèrent vers l’entrée. Des gardiens apparurent, se déployant autour de la porte sur le point de se fermer. Il était déjà trop tard : ils ne l’avaient pas vue s’insinuer, mais la reconnurent sur-le-champ lorsqu’en un instant elle se matérialisa.

Sa présence relevait du cauchemar, et affectait la perception de la réalité. Telle d’une entité, elle glissait sur le sol sans presque le toucher, une longue robe dissimulant ses pieds. Ses membres s’étiraient au-delà de toute proportion naturelle, et se terminaient en doigts osseux teintés de suie. Colorés d’un grenat profond, ses ongles lustrés se déployaient en serres acérées. Des cheveux courts, pareils au charbon et semblant émerger des flammes, entouraient un visage dur, aux angles saillants, scellé par une bouche pincée aux commissures abaissées en permanence. Un voilage noir passait de temps à autre devant ses yeux luisants. Rien en elle ne reflétait la vie. Tout au contraire portait à croire qu’elle l’engloutissait. Arrivée au milieu de la salle, elle s’arrêta. Tournant le dos aux convives, elle scruta son environnement. Soudain son regard s’arrêta au-dessus du hublot. Il n’en restait qu’une. Une seule capsule. Elle releva la tête et, sans se retourner, prit la parole d’une voix monocorde.

—   Je vois que vous n’avez suivi aucun de mes conseils, dit-elle d’un ton froid. Sa respiration était lourde, profonde et trop maîtrisée.

—   Vous ne conseillez pas, vous ordonnez, répliqua le Haut Intendant.

Un sourire satisfait étira ses lèvres pincées.

—   De plus, je n’ai pas le souvenir d’avoir sollicité votre avis, ajouta-t-il.  

Se tournant vers lui, elle hurla.

—   Comment osez-vous !

Un éclair lui traversa le visage

—   N’en avez-vous pas assez fait !

—   Vous préférez vous allier à ces incapables, dépourvus d’intelligence.

—   Vous ne cherchez que des esclaves.

—   Ne venez pas vous plaindre lorsqu’en guise de remerciement, ils vous trahiront.

—   Il suffit !

—   Personne ne m’arrêtera, vociféra-t-elle.

La voix était comme doublée — une seconde tonalité, légèrement décalée, semblait se superposer à la première. Une résonance sourde l’accompagnait, comme si les mots traversaient l’eau. Se tournant face à la fenêtre, elle se mit à professer dans une langue noire, des mots défendus. Un hurlement stridant acheva de faire voler en éclats le mobilier, déclenchant une onde de choc. La dernière capsule fut touchée, entourée de la même lumière verdâtre. L’un des jeunes dignitaires le vit immédiatement et se précipita sans réfléchir vers le sas de décompression. Il pressa sa main de toutes ses forces sur la manette de prise d’empreinte. Le chargement de toutes ses données dura une éternité. C’était la procédure en cas d’intervention extérieure : les mesures des tenues de survie étaient calculées au détail près de la personne. Elle ne pouvait être préparée à l’avance car chaque jour apportait son lot de variations. Lorsque le voyant passa au vert, sa main fut libérée et un bras mécanique sortit du plafond. Le scannant du sommet à la racine, il l’entoura entièrement d’une membrane aux reflets irisés, d’un appareil à propulsion, ainsi que d’un embout à oxygène permettant de stabiliser l’assistance respiratoire. Dès qu’elle fut parfaitement ajustée, une ouverture se fit sous ses pieds et il s’élança. Lorsqu’elle le vit dehors, l’entité lança une horde de ses propres ombres à sa poursuite. Elle pouvait par sa pensée les contrôler à distance. Leur présence alourdissait sa progression, ralentissant sa course alors qu’il traversait la phase critique de la descente dangereuse pour l’âme. Mais c'était le seul moyen. Sinon, elle serait renvoyée d’où elle venait, et lui mettrait alors des années à rentrer — un délai sans mesure à l’échelle humaine. Il utilisa son accélérateur et réussit à les semer. Il devait la rejoindre avant son ouverture. Le temps manquait. Il ne lui restait qu’une seule surcharge d’impulsion, et il devait penser au retour. Il eut un instant de recul au moment d’utiliser leur lien pour amplifier sa vitesse de rapprochement. Lorsqu’il la rattrapa, tout ralentit. Elle était impactée, mais restait fonctionnelle. Il la frôla au passage. Et dans ce contact, quelque chose passa. Pendant cet instant suspendu, il lui transmit ce qu’il venait de traverser. Pas par des mots, mais par la connexion. Puis il la laissa poursuivre sa descente. Et s’écarta. Ils n’en garderaient aucun souvenir.

Mais quelque chose demeurerait.

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À suivre…