Chapitre 1 - Départ
[Illustration : Salle d’observation.]
Hyperespace. Des éons auparavant.
Au cœur d’une galaxie jumelée à la nôtre, un trou noir spiralait avec une lenteur calculée, vivante, presque consciente, tel un être ancien tournant lentement sur les gonds d’une porte colossale, un immense écrou millénaire portant tout le poids des âges. De loin, il semblait tout absorber sur son passage. Mais plus l’on s’approchait, plus la réalité s’imposait comme une évidence à l’esprit : il n’absorbait pas, il ouvrait. Il ouvrait sur un autre monde, entraînant dans son horizon les vaisseaux qui osaient traverser ce tunnel vibrant. A son seuil, scintillait un immense vortex de verre sombre, un portail ouvert entre les galaxies, autour duquel avançait une garnison de vaisseaux aux formes oblongues. Parmi eux, un se distinguait nettement des autres. Il s’agissait du vaisseau amiral, dans lequel s’achevaient à cet instant les derniers préparatifs avant la grande traversée. Dans le silence absolu de l’univers, cet espace sans écho où même la lumière semblait étouffée, montait du disque d’accrétion une vibration colossale — un vrombissement grave et lent, comme si le cosmos lui-même respirait avec une puissance mesurée. Arrivant aux abords immédiats de cette route spatiale, la flotte ralentit. Une brèche s’ouvrit doucement, et dans un éclair elle fut happée à l’intérieur dans un chuintement presque imperceptible. Une onde de choc se propagea alors, comme un souffle puissant, sur des kilomètres alentour.
De l’autre côté, tout était plus calme, serein, presque immobile. Les étoiles miroitaient un éclat aux couleurs délicates. La lune aussi était paisible. Elle donnait même l’impression de sourire, comme pour apaiser les âmes qui allaient bientôt devoir se dire au revoir. En s’approchant du vaisseau, on pouvait apercevoir, à travers de larges fenêtres aux coins arrondis, des êtres élancés qui marchaient d’un pas grave, la tête légèrement inclinée, empreints d’une noblesse tranquille. Le couloir qu’ils avaient pris menait vers une salle vaste, presque infinie dont les parois semblaient taillées dans du cristal de roche, traversées de veines aux reflets nacrées. Au plafond flottait une carte vivante des constellations, colorée majoritairement de doré, d’argent et de bleu de Dendera, où les astres se déplaçaient avec une grâce silencieuse. Une lumière opalescente, à la fois claire et irisée, baignait tout l’espace, donnant au peu d’objets qui s’y trouvaient, une présence presque sacrée.
Au milieu de la pièce, le couple s’arrêta dans une lenteur majestueuse. Se faisant face, ils joignirent leurs mains au niveau du cœur, pressèrent leur front l’un contre l’autre et fermèrent les yeux. Leurs vêtements raffinés, tissés des fils de nuit les plus soyeux du royaume, semblaient en harmonie avec la galaxie environnante et mouvante. Le firmament qui les entourait faisait danser les étoiles de leurs robes, comme si la voûte stellaire elle-même se reflétait sur le tissu. Chaque joyau cousu sur leur poitrine, capturait cette même lumière et la renvoyait en lueurs changeantes.
Ils parlaient en remuant à peine les lèvres, dans cette langue ancienne que seule la troisième oreille pouvait percevoir. Puis, avec douceur, ils rouvrirent les yeux et tournèrent leurs regards vers une table de marbre blanc aux rainures d’or. Sur celle-ci se tenait une grande capsule ogivale de verre transparent, aux extrémités délicatement arrondies. À l’intérieur était allongée leur fille. Ses longs cheveux d’un blanc argenté flottaient autour de son visage à l’éclat de lune. Sa peau étincelait comme le reflet du soleil sur l’océan. Elle paraissait dormir d’un sommeil paisible, trop pur pour ce qui l’attendait.
Ensemble, ils s’en approchèrent.
— Elle est prête, murmura-t-elle d’une voix aussi douce que la brise passant entre les mondes.
— Oui, répondit-il dans un souffle en posant une main sur le rebord transparent. Son esprit est presque entièrement intégré.
La mère hocha la tête puis la baissa lentement, les yeux soudain brillants. Il prit son visage entre ses mains, et essuya une larme qui n’avait pas encore coulé. D’un geste délicat, il glissa une mèche de cheveux derrière son oreille à l’extrémité finement pointue. Sa paume resta posée sur le quartz, comme pour transmettre toute sa tendresse à travers la matière froide.
Ils restèrent un long moment silencieux, respirant profondément. Puis, d’une voix presque mélodieuse, elle prononça ces paroles anciennes :
— À bientôt, Mon Enfant. Que les étoiles des plus Hauts Cieux te guident à travers les âges. Tu es bénie. Du plus profond de notre âme, nous te chérissons.
D’un mouvement mesuré, le père pressa le commutateur. Un souffle de dépressurisation emplit la salle, comme un long murmure. Le module s’illumina et entama sa descente, emportant leur fille. Ils la suivirent du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse entièrement et se fonde dans la lumière, puis se dirigèrent vers la Grande Salle.